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Amboise, 30 octobre
Le conservateur d’amboise, M. Sureau. Accueil courtois,
une bague d’améthyste au petit doigt, cou mince,
discours précis. Au mur la tête du comte
de Paris, qui avait l’air d’un aigle et qui fut un moineau.
En sortant de la conservation B me suit dans la
cour-esplanade qui domine la Loire, nous nous écartons
d’un groupe de visiteurs. Visite du château pratiquement
désert. Léonard respirait plus librement
dans ce pays, c’était une sorte d’Amérique
pour un italien de l’époque, une terre immensément
vierge et une nature majestueuse, en dépit des
brumes de la Loire qui rappellent celles de Milan et
du Tessin.
Au fait, ressemblance entre le cours de la loire et
celui du Tessin. Au bout de l’île d’or (vérifier
l’usage de ce nom au seizième siècle),
la chapelle saint jean, bâtiment martyrisé
par l’histoire, prisonnier des terrains de foot et des
courts de tennis.
Visite du Clos Lucé, avec un léger côté
jardin d’acclimatation, un personnel nonchalant, une
crêperie dans le jardin . J’entends parler de
cet endroit depuis l’adolescence. La famille Saint B
qui possède ce bâtiment depuis longtemps
à la suite de je ne sais quelles vicissitudes
historiques, revient curieusement de loin en loin dans
mon champ de vision depuis vingt cinq ans. J’ai connu
un frère fantasque et drôle, au collège,
à Paris . J’ai téléphoné
il y a quinze jours à l’aîné qui
dirige une sorte de fondation . Il m’a paru fort occupé.
Et G, le journaliste écrivain, autour
d’une demi-douzaine d’ouvrages de circonstance et de
deux ou trois livres plus sérieux . Il m’a téléphoné
au mois de juin curieux et peut-être inquiet de
voir que je m’intéressais à Léonard
pour un roman car il veut lui-même traiter le
sujet. Je lui ai répondu que lorsque deux peintres
peignaient un Saint Jean Baptiste ou la mort de Socrate,
l’un ne vole pas le sujet de l’autre, et que Léonard
appartenait à tout le monde. Visiblement peu
convaincu, il m’a rappelé en juillet pour tâcher
d’en savoir davantage et m’a dit que j’étais
en avance sur lui, ce qui laisse entendre qu’il nous
croit alignés pour une course. Je serai publié
un an après lui s’il tient ses propres délais
mais je connais assez ses livres pour savoir qu’aucune
confusion n’est possible. M’a tout de même réclamé
de différer ma parution afin que nous ne nous
partagions pas le marché l’an prochain. Curieuse
vision de la littérature. B lit en ce moment
mon pamphlet sur les enfants mal élevés
. Après une visite hâtive ( consacrée
pour l’essentiel à découvrir les points
de vue des différentes parties du bâtiment)
je tombe sur l’entrée du trop fameux souterrain,
par lequel il est inimaginable que François Premier
ou quiconque du château d’Amboise ait visité
par ce moyen le manoir du Cloux, trop éloigné.
En revanche je crois volontiers qu’il menait à
une cave toute simple comme nombre d’habitations de
la région. En tout cas, ce boyau qui rétrécit
dès l’entrée est très effrayant
pour les claustrophobles, moi en particulier et mon
modèle sans aucun doute.
Insister sur l’omniprésence des escaliers en
spirale qui l’effraient aussi pour cause de naissance
difficile. Voir si l’escalier de l’entrée qui
mène à la galerie a été
ajouré depuis cette époque. Son étroitesse
dans le cas contraire serait pour lui et moi un cauchemar.
Léonard a raté sa fête italienne au
Cloux. A soixante six ans il invite chez lui la cour
de France dont la moyenne d’âge doit être
de vingt-deux. On imagine assez bien que tout ce monde-là
pouffait de rire dans le taffetas, la soie rêche
et la guipure. Eternel malentendu. Sauf que mon Léonard
s’en aperçoit.
Réseau de canaux, en contrebas. Restes d’une
petite industrie, d’une fabrique au bord de l’eau. Roue
à aubes. Eau sale, feuilles mortes, délabrement
général, à l’exception d’un bâtiment
blanc qui sert sans doute à des banquets, et
qui comporte, pendu au plafond, un grand oiseau de bois
et de corde : la maquette grandeur nature de la
première machine volante, absurde, impossible
à manœuvrer même au sol.
B traîne la jambe avec le sourire. A l’hôtel
au milieu de l’après-midi dans les hauteurs de
la ville en bordure de la zone industrielle. Dîner
face au château, salle ridiculement décorée
de bleu et d’orange.
31 octobre
Grotesque décoration d’Halloween dans la salle
du petit déjeuner de cet hôtel pour représentants
de commerce. Il faut imaginer la réunion des
responsables marketing du groupe hôtelier Accor,
dans une salle toute blanche, chacun portant son petit
cartable de chevalier servile. « On va faire
une animation Halloween , ça s’inscrit dans
le plan marketing de l’année ». Résultat,
à portée d’arbalète du siège
de la royauté, une salle décorée
de citrouilles en plastique qui accueille douze crétins
habillés de costumes gris moirés et d’une
cravate kaki, en route pour aller vendre des photocopieuses
à des industriels de la région.
A moi Léonard.
Une heure après nous descendons dans les profondeurs
des carrières de tuffaut qui ont servi à
la construction du donjon de Loches. Carrières
à flanc de falaise qui sont devenues cachots
et dont l’étroitesse, la profonteur, l’odeur
de craie humide sont un cauchemar. Léonard s’il
s’est fait décrire les conditions de la mort
de Sforza et s’il a entendu dire que Ludovic captif
peignait une fresque n’a pu s’empêcher de venir
la voir à l’occasion d’un passage à Romorantin.
Le thème de l’escalier hélicoïdal
qui rappelle le mouvement de torsion du nouveau né
pendant l’accouchement. Essentiel, ce mouvement ascendant
et tournoyant où l’on craint de rester coincé.
Source de tous les cauchemars claustrophobiques .
Quand j’étais enfant c’était le mien,
le principal, le seul, le seul récurrent en tout
cas, je grimpais dans un donjon hélicoïdal
et la torsion de mon corps ne suffisait plus à
épouser celle de la pierre, je me retrouvais
enroulé autour de l’axe, incapable de monter
ni descendre. Autre panique du même genre éprouvée
dans un barrage américain, le Hoover Dam près
de Las Vegas, dont les galeries d’aération menaient
au bord de l’immense toboggan de béton, au creux
de la paroi parabolique. Considérable contraste
entre cet espace immense et les frayeurs endurées
pour l’atteindre. Image même de la naissance ou
de la mort. C’est l’idée même du cauchemar
final de léonard.
Lugubre visite des appartements de Louis XI déserts.
Damnation du pouvoir qui mène à toutes
les cruautés à tous les fantasmes. Les
fameuses cages de La Ballue, qui ne sont pas si étroites.
Un condensé de philosophie, un cube de philosophie.
Il s’agit de s’interroger sur la souffrance et la liberté
d’autrui. Un viol permanent. Les fameuses salles de
torture, idem. On pose indéfiniment la question
qu’est-ce qu’un homme, où est le souffle qui
l’anime, où s’en va t-il, où se dissipe
t-il après ? qu’y a t-il derrière
la porte de la souffrance, de la folie et de la mort ?
Dans ces dispositions d’esprit, je tombe à l’heure
du déjeuner avec B sur une autre imbécillité
américanolâtre en plein Romorantin. Devant
le réseau de canaux entre le pont et l’écluse
, à l’endroit même où Léonard
voulait dresser devant la sauldre quelque équivalent
de Chambord dont nous n’avons qu’une esquisse , la brasserie
Belle Epoque . A droite les échos d’une fête
foraine en préparation. Le personnel est déguisé
en sorcier et sorcières, des outils du genre
faux pendent au mur, des araignées, tout le macabre
d’Halloween arrivé par container des Etats Unis
. Le sigle Bud, pour Budweiser, leur fournisseur de
bière orne le moindre accessoire macabre en plastique
fabriqué dans le Minnesota.
Il faudra que quelque chose, un jour, nous délivre
de ces gens.
Saint Nicolas 4 novembre
Hier reçu à la radio pour un entretien
d’une heure avec Olivier Germain Thomas. Pour une fois
le loisir ne m’a pas manqué d’expliquer mon propos
en général et celui de mes enfants
sans foi ni loi en particulier. Mon hôte avait
l’air convaincu et les gens qui se sont précipités
pendant l’émission sur mon site internet, à
en juger par le nombre des pages consultées d’après
mon mouchard logiciel, témoignent que quelque
chose est en train de changer.
Les jeunes gens qui vont se coucher à contrecoeur,
qu’on n’arrive pas à tirer du lit, qui déplorent
la sélection à l’école, qui sont
insolents avec leurs professeurs et ne montrent aucune
ardeur à la tâche, passent désormais
une heure par jour éperdus d’admiration pour
douze de leurs homologues qui se font botter les fesses
du matin au soir à la télévision .
A propos de télévision, FOG me prie
de venir deviser avec le ministre de la culture et une
poignée de gens dont je connais la plupart, sauf
celui qui prétend me détester et qui ne
m’a jamais adressé la parole. C’est une sorte
de dadais hirsute en chaussures de basket, rôde
dans les couloirs du figaro depuis huit ou dix ans.
Au fil des années il est devenu rédacteur
en chef « idées », ce qui
consiste non seulement à interroger ceux qui
les conçoivent, mais à prévenir
ou à surveiller l’apparition de celles qui lui
paraissent importunes. Quand elles éclosent il
convient de ne point les laisser entre les mains de
ceux qui les ont fait naître et de les dénaturer
d’une façon ou d’une autre. Et si même
ce dernier stratagème a échoué,
il faut désigner les trois personnes, toujours
les mêmes, qui ont le droit de les exprimer –
voire parfois même au nom du journal, alors que
le journal précisément a tenté
de retenir la vérité importune pendant
dix-huit mois.
C’est en années qu’il faudrait compter lorsqu’on
parle du Figaro. Depuis la publication de La bête
sous l’escalier, depuis l’article consacré aux
enfants-loups dans Valeurs Actuelles, il s’est écoulé
près de quatre ans, j’ai présenté
à Bollaert le dossier complet de la barbarie
ordinaire et rien. A présent le dossier s’est
alourdi, le gouvernement a changé. La télévision
m’invite à en parler. Je parie que le journal,
par le biais de Joseph, va inviter les trois obligatoires
( Finkielkraut, Elizabeth Lévy, etc) à
discourir de cette question à ma place.
Mais bizarrement je compte sur les mânes de mon
inspiratrice, Mme Mouton, pour me faire justice car
c’est aussi lui faire justice. Les morts disposent d’armes
secrètes que nous ne connaissons pas pour faire
advenir le réel et confondre les imposteurs.
On ne peut pas dire que de son vivant, cette dame en
ait disposé. Je crois qu’elle va se venger en
assurant le destin de ce petit livre qu’elle aurait
tant aimé voir.
Camus au téléphone plusieurs fois cette
semaine. Apparemment mon discours ne le laisse pas indifférent,
il se réjouit de la vigueur vengeresse de mes
propos sur les imbéciles historiques. Voilà
une race dont il a trop souffert, et j’emploie le mot
race à dessein, c’est celui que les ignorants
et les salauds lui ont renvoyé à la figure
en feignant d’ignorer ce qu’il signifiait. Il aurait
dû parler d’engeance.
Je rôde autour du commencement de mon livre sur
Léonard, je m’étais promis d’écrire
les premières phrases en profitant de l’apparition
de la neige, c’est fait ce matin la neige est là
et mon cahier reste blanc. Aucune panne d’inspiration,
les choses se précipitent plutôt et j’ai
le livre au bord des lèvres pour ainsi dire,
mais depuis deux semaines j’ai plutôt fait une
salle de bains. Loué une camionnette pour aller
chercher une baignoire à l’ancienne – à
Nîmes. A Montpeller, j’ai pris livraison de l’armoire
Louis XIII de Michel que j’avais confiée en vain
à l’excellent Maître Billy, lequel m’a
paru bien fatigué par sa maladie mais d’un courage
souriant et presque gai. Sa femme lucide et calme. C’est
incroyable comme les gens bien élevés
savent être spartiates devant la mort.
La salle de bains est prête, il ne manque plus
que l’eau ; Léonard ne m’eût pas blâmé
de cette diversion qu’à mon avis il pratiquait
sans cesse. Les croquis techniques et les représentations
de canalisations venaient toujours le consoler de sa
crainte de commencer ou de sa terreur de finir.
Hier matin, j’ai bavardé avec l’ancien instituteur
du village, M. Chareyron, qui fume beaucoup mais qui
est un honnête homme. J’en connais plusieurs qui
ne mettent pas leurs poumons en danger mais qui sont
nuisibles au reste de l’espèce.
Importance à donner jusqu’au ressassement, dans
le discours de Léonard, aux fâcheux effets
de la calomnie. Certaines natures l’attirent . La mienne
en fait partie. J’ai entendu dire que E de M la pratiquait
sur moi. Je crois qu’il ne m’a invité à
écrire autrefoisai dans son journal que pour
accrocher un obligé de plus à son
tableau de chasse. Mais sur moi l’épingle n’a
pas pris, il ne m’a pas accroché dans la vitrine,
je n’ai été ni ingrat ni d’une reconnaissance
excessive. Pour tout dire je crois qu’il entendait être
traité par moi en pair, en écrivain, en
créateur, et je l’ai insuffisamment flatté
dans l’idée qu’il avait de lui-même.
10 novembre
Avant l’émission de télévision
lu le pavé de Plenel sur sa découverte
du monde. Il essaye de conjurer la haine de l’autre,
soit. Mais il s’efforce aussi d’obliger les gens à
abandonner toute résistance, à baisser
leur garde, en des temps où pourtant tout indique
qu’il faudra résister aux influences et aux menaces
pour rester soi-même. En ce sens et au nom de
l’amitié entre les peuples, il accentue le désastre.
Son propos est assez grotesque : il va « interroger »
l’itinéraire de Christophe Colomb au sujet du
monde d’aujourd’hui pour prôner l’absence de barrières,
de frontières ethniques entre les peuples , il
nous parle de l’imagination globale du monde mais il
ne s’aperçoit pas que la frénésie
de découverte des navigateurs et des marchands
était avant tout l’expression d’une névrose,
qui s’est étendue aujourd’hui à notre
cinquième du monde, et qui fait que les adolescents
ne conçoivent plus le bonheur à leur porte.
Avec ça une tête de blaireau triste à
l’œil plissé d’une froide malice . Il ne m’est
plus sympathique du tout depuis qu’il a invité
Sollers et Lévy à fusiller Camus par contumace
à la télévision. Deux écrivains
s’entretiennent d’un troisième (qui n’est pas
là), pour dire qu’il n’a aucun talent, qu’il
est « médiocre pire que médiocre ».
Union des écrivains à Moscou en 36 .
Se garder à jamais de ces gens-là.
Léonard sauve Salaï de la prostitution à
l’âge de dix ans. Il le dresse à s’estimer
davantage et à ménager son corps et sa
vertu. A quinze le garçon lui en veut d’avoir
été traité chastement par lui et
le martyrise jusqu’à ce qu’il consente à
sceller autre chose et par d’autres moyens. En d’autres
termes ils couchent ensemble. Après quoi, il
lui reprochera de lui avoir cédé.
Salaï frôle les gouffres de la perversion
et maintient entrouvertes les portes d’un monde souterrain
dans le dos de Léonard, lequel fait souvent mention
de sa position singulière perdu entre deux univers,
celui des choses éthérées, platoniciennes,
des passions lointaines et nobles de l’esprit, et celui
des laideurs par lesquelles les hommes se complaisent
dans la négation de leur nature divine. Salaï
ne peut se passer du voisinage des cieux et lui ne peut
renoncer totalement à la perversion de ses récits,
de ses relations, de ce monde de tentations qu’il fréquente
chaque nuit.
Léonard se fait du souci pour lui en permanence
et le voit exposé aux périls. Il le voit
assassiné par ces hommes animés des plus
viles passions et qui « offensent la nature
dans ce qu’elle a de plus noble et jouissent de l’effroi
et de la douleur de ceux qu’ils tiennent à leur
merci ».
(Très conscient d’appartenir au moins dans ses
pires moments à l’espèce de ceux qui jouissent
de l’effroi d’autrui – faire mention de ses dispositifs
scéniques par lesquels il possède ses
hôtes en provoquant leur terreur. Monstres et
mécanismes.)
Cette passion d’explorer sans cesse la diversité
physique, corollaire obligatoire : se fait présenter
des hommes montés comme des ânes non pour
en jouir mais pour collectionner les curiosités,
les difformités et les mesures. Précise
bien à Francesco Melzi qu’il devra conserver
ces cahiers-là. Fait mention d’une paire de cahiers
à couverture de cuir épais et double qui
contient la description verbale et les mesures de tous
les prodiges rencontrés au cours de ses dissections.
Lui ordonne de détruire tous les dessins qu’il
n’a pas détruits lui-même.
A compter de la période milanaise, pratique uniquement
une sexualité campagarde, si non sono contadini
non posso . Le jeune paysan ne connaît ni le péché
ni la médisance.
Paris, 20 novembre
Une série d’entretiens télévisés
sur mes Enfants sans foi ni loi commence par une heure
et demie d’enregistrement au milieu du caviar de la
gauche, le rédacteur en chef du monde, l’ancien
du Nouvel observateur, un agité qui raconte sa
révolution au théâtre, et Joseph
MS, qui dirige les pages idées
du Figaro.
Ce dernier visiblement ébloui d’être là,
et soucieux de ne point déplaire à ses
voisins à mon sujet. Curieusement la discussion
tourne vite en ma faveur, grâce à un hommage
appuyé de FOG . Je comprends mal le fonctionnement
de cet homme, il m’accuse de n’être pas connu
alors qu’il n’aurait tenu qu’à lui, et depuis
fort longtemps, que je le fusse davantage. Au temps
de Jean Edern Hallier déjà il me promettait
de me confier quelque éditorial en prétendant
que j’étais plus mesuré que notre Don
Quichotte, ce qui n’était pas, il faut l’avouer,
trop difficile. Je me souviens qu’il m’a invité
à parler de Salinger un matin sur une radio.
Il m’a flatté toujours et partout et de mille
manières mais toujours en privé sans me
donner rien à faire. Léonard (mon Léonard)
a subi cela souvent il me semble. Ludovico Sforza cherchait
partout quelqu’un qui fût susceptible de sculpter
la statue équestre de son père et adressait
lettre sur lettre à Laurent le magnifique, alors
que Léonard habitait chez lui depuis deux ans.
Alain Peyrefitte à qui j’ai expliqué naguère
que je voulais écrire dans son journal m’a répondu
par une commande d’éditorial dans la minute,
c’était il y a deux ans, j’en ai livré
une vingtaine et il est mort très vite. Aucune
commande depuis, Joseph MS a fermé
la porte, il a même donné un tour de clé.
Tout s’est passé hier comme s’il voulait s’excuser
d’avoir donné le tour de clé. Un geste
machinal en somme. J’ai feint de le croire.
Agression de Plenel sur le plateau, sur le thème :
vous prônez la construction des enfants par le
recueillement, c’est ainsi qu’on les invite à
la haine de l’autre . Il a parlé de petits
blancs, avec une aigreur où il est difficile
de ne pas percevoir l’amertume d’avoir contracté
la tête de l’emploi, à force de sourire
à tout le monde sans desserrer les dents. Discours
confus, déroulant une pensée-slogan. Mais
surtout, désir artificiel et récurrent
d’en découdre à titre préventif.
Paranoïa profonde. Faute d’avoir pu choisir ses
interlocuteurs il les menace, les somme de le laisser
parler alors qu’ils ne songent nullement à l’interrompre.
Le jeu de scène vient à la rescousse ,
la pauvreté du discours semble l’exiger, c’est
une méthode très XXIIème congrès.
Me reproche d’avoir plu au critique de l’Humanité.
Me reproche tout, en vérité. Me reproche
principalement de s’être planté lui-même
depuis trente ans et d’avoir contribué comme
son copain-conjuré l’ancien Premier ministre
Jospin ( de sinistre et d’épouvantable mémoire
quand on songe à ce qui nous attend) d’avoir
conduit le pays au bord du désastre. Il sent
que ses jours sont comptés, on dirait Ceaucescu
au pied de l’hélicoptère, le pilote a
trahi, il se retrouve face à ceux qui le flattaient
naguère et qui veulent le tuer avant qu’il ne
parle.
Cette impression m’est revenue à la lecture des
témoignages de haine dont débordait, ma
boîte email (au seul sujet de Plenel). Pour ma
part je n’ai reçu que des compliments d’être
resté debout sous l’outrage. L’internet condense
l’opinion dès que la température change .
Pendant la diffusion de l’émission, cinq cents
visites et trente lettres. Le lendemain, idem.
Nombreuses coupures, censures en vérité,
dans l’émission ci-dessus comme dans celle où
m’a convié B de la Villardière.
Dans le dernier cas l’émasculation du programme
atteint des proportions qui devraient faire l’objet
d’une étude séparée. Le producteur,
que j’ai rencontré avant l’enregistrement, est
une espèce de tapir qui n’a cure de ce que l’on
raconte sous les projecteurs. L’essentiel est de garder
son gâteau et ses points de retraite. Moralité,
sur les sujets révoltants, puisque c’est le titre
de l’émission (Ca me révolte), il évacue
toute intervention qui ne dit pas ce que l’on veut entendre.
Proportion de coupures : 70% à première
vue. A ce compte-là c’est de la censure . Dans
le reportage une idiote blonde, visiblement divorcée,
montre ses trois garçons en train de jouer à
des jeux vidéo immondes. Le plus jeune a quatre
ans. elle commente ses aptitudes à la kalachnikov
d’un air flatté. Ses deux autres enfants saignent
un homme à terre avec une machette s’acharnent
sur sa tête qui n’est plus qu’une bouillie sanglante
et ricanent. La mère rit aussi à l’arrière
plan, d’un air gêné.
A la diffusion la scène la plus sanglante a été
supprimée. Le commentaire que j’en faisais a
sauté. J’ai l’air, comme les autres participants,
de n’avoir été outragé en rien
par l’attitude de cette idiote. Et pourtant je l’ai
été . On a maintenu l’expression de son
idiotie sans ma réaction, ce qui revient à
m’y faire souscrire par ma passivité. Je donne
à ceux qui regardent l’impression de n’avoir
rien éprouvé devant pareil spectacle .
Camus vient d’être victime des mêmes déboires
avec un escogriffe dont l’histoire ne retiendra sans
doute pas qu’il s’appelait Ardisson.
Hier je retrouve Camus navré de cet entretien
télévisé où son interrogateur
s’est montré ignorant et pressé. Mais
par bonheur, me dit-il Elizabeth Lévy l’a expressément
lavé de tout soupçon d’antisémitisme
en quelques phrases de mise au point liminaire. Or les
quelques phrases ont sauté au montage, et Camus
hier balbutiait d’incrédulité dans sa
chambrette étroite du Front de Seine. J’ai publié
dans Valeurs un couplet vengeur que voici : Elizabeth
Lévy, auteur des Maîtres Censeurs, préfère
les vérités qu’elle observe à celles
qu’on lui recommande. Lors d’une émission d’Ardisson
sur Paris Première, à l’instant d’interroger
l’écrivain Renaud Camus, elle a tenu à
préciser qu’à son avis, il ne méritait
nullement d’être soupçonné d’antisémitisme.
Cette précision liminaire a sauté au montage.
C’est un peu comme si la grâce du duc d’Enghien
avait servi à cirer les bottes du peloton. L’histoire
s’en serait souvenue, nous nous en souviendrons.
Déferlement de témoignages de satisfaction
sur Internet à propos de l’émission d’hier.
Un exemple
je vous écris pour vous féliciter pour
votre intervention à l'émission littéraire
"cultures et dépendances".
Il est si rare d'entendre dans le cirque cathodique
quelqu'un évoquer la réalité du
quotidien de cette France de la majorité silentieuse,
que les tartuffes qui nous servent d'intellectuels n'évoquent
que pour stigmatiser sa frilosité et son conservatisme,
voire sa tendance fascisante, cette "france moisie"
qui fait
honte à la Rive Gauche. Cette élite gâtée
soixantehuitarde qui continue de se draper dans les
habits confortables de la "rebel-attitude"
alors qu'elle rassemble tous les nouveaux patriciens.
Du sommet de leurs tours d'ivoires idéologiques,
nos nouveaux pharisiens ne cessent de s'abrutir dans
la vénération d'un "droit de l'hommisme"
et d'une démocratie égalitaire. Mais toutes
leurs gesticulations ne sont que des rites vides de
tous sens, mais nécessaire pour masquer leurs
propres contradictions et la perte de sens de leurs
existences. Mircéa Eliade avait déjà
évoqué cet effacement du sacré
et la difficulté à donner du sens à
son existence dans nos sociétés contemporaines.
Ils ont donc une énorme responsabilité
dans la perte de repères de la jeunesse actuelle.
Observer le comportement du jeune public d'une rave
est on-ne-peut plus instructif: musique, dogues et danse
sont autant d'éléments rituels mais dont
l'objectif n'est pas d'accéder à une quelconque
révélation ou renaissance symbolique ou
encore à une régénération
du monde. Non, il s'agit de s'abrutir un maximum pour
fuir. Ce qui guette notre jeunesse, c'est le nihilisme.
Nos très chers penseurs gauchistes n'ont fait
que Ber tous les repères sur lesquelles notre
société a été bâtie,
pour construire les bases d'un nouveau totalitarisme.
Au déterminisme génétique des nazis,
ils substituent un déterminisme de genre tout
aussi dangeureux. vous n'existez plus en tant qu'individu
mais en tant que membre d'une minorité avec sa
sous-culture imposée: après le rayon culturel
gay au virgin, à quand celui de la culture "cité"
ou "feministe"? Nous nous retrouvons enfermé
dans des rôles sociaux imposés.Mais attention,
si vous critiquez cette dérive, on vous range
aussitôt dans la catégorie des frileux,
des fascistes, on vous assoie de force à la droite
de Jean-Marie Le Pen!
Des interventions comme la vôtre ou celle d'Alain
Finkelkraut m'ont rassuré: non, je ne suis pas
seul à être troublé par l'absence
de vrais repères proposés à notre
jeunesse, non je ne suis pas le seul à être
troublé par la substitution de symboles à
de vrais débats et réformes sur des questions
de fond.Je ne suis pas un vieux vichyste nostalgique
mais un "jeune" de trente ans, fils d'un modeste
immigré italien qui a tout fait pour me donner
les clés nécessaire pour accéder
à la Culture et au Savoir et faire de moi un
adulte: un individu libre penseur, maître de ses
choix et responsable de ses actes.
Je vais de ce pas me plonger dans vos livres.
Un assistant parlementaire vibrionnant me réclame
un papier pour son journal confidentiel, j’envoie ceci.
Je l’envoie aussi à MS par l’email
de Bollaert au Figaro afin de savoir si comme l’affirme
JMS; je participe encore à la discussion
publique dans ce journal, ou s’il m’y a interdit
de séjour par le mensonge et par l’intrigue
La morale de la fable
Depuis la révolution française l’Occident
répand une notion purement matérielle
de l’égalité, basée sur le principe
de la péréquation (je prends à
Pierre pour donner à Paul mais je ne vérifie
jamais que Paul soit devenu meilleur ni plus sage).
Parallèlement, notre système prône
la contestation, la revendication systématique,
toujours au nom de la péréquation entre
Pierre et Paul . On en connaît les thèmes :
le pouvoir vous endort , il profite de vous, les hommes
politiques ne songent qu’à s’enrichir à
vos dépens etc . Les tentatives que l’on observe
en ce moment pour récupérer la pensée
« réactionnaire » comme
s’il s’agissait d’une mode vestimentaire ne peuvent
tromper personne : depuis 1968 les libéraux,
en vaccinant de la sorte leurs enfants contre l’autorité,
ont exposé le corps social à une infection
généralisée. Les jeunes esprits
se méfient du pouvoir avant de s’y être
heurtés. Pour la plupart ils ne s’y heurtent
jamais. Ils n’auront connu depuis trente ans que des
vérités relatives. Ils auront subi le
doute permanent qui est source d'inconfort, sans avoir
jamais bénéficié des certitudes,
des hiérarchies qui s'imposent à l'enfance
(et notamment à la prime enfance) depuis des
millénaires .
A présent, ces certitudes qu'on leur a volées
dès l’âge de cinq ans, ces barrières
qu'on a fait disparaître, ces préséances
qui n’ont plus cours, ce respect qui s’est perdu, les
enfants les exigent, les rétablissent, les exaltent
avec la vigueur inquiétante de l’instinct. Ils
réinventent les hiérarchies par la violence,
ils cherchent à se rassembler, à se reconstruire
par l'appartenance à une bande, à un groupe,
à une fraternité quelconque - la définition
de cette dernière passant par l'affrontement
avec une fraternité rivale, donc par le défi
, donc par la guerre.
On mesure combien il est ici question de politique.
On mesure aussi combien il est question de politique
internationale . Des individus aux nations, il n’y a
qu’une différence d’échelle.
Que nous reprochent en ce moment ceux qui prétendent
exciter, à nos portes, la colère de l'Islam
? D'avoir failli à notre tâche en tant
que pères, parrains, soutiens de ceux que nous
prétendions élever. Communistes brejnéviens,
libéraux américains, démocrates-chrétiens,
socialistes européens, nous avons défini
un modèle humaniste que nous n'avons ni incarné,
ni suivi. Nous avons laissé travestir la vertu
dans nos familles, dans nos écrits, dans nos
productions audiovisuelles. Nous ne l'avons ni pratiquée,
ni imposée par nos actes. Nous avons bâti
un monde où il est plus urgent de se faire remarquer
que de devenir remarquable. Notre notion matérielle
de l'égalité a toujours prévalu
sur celle qui donne un statut aux pauvres, aux vieux
et aux malades. Or une partie de l’humanité ne
pourra jamais être tirée de la misère.
Ni rajeunie. Ni guérie. Qu’avons-nous prévu
pour préserver sa dignité ? Rien. Nous
avons envoyé les enfants des banlieues aux sports
d'hiver . Nous avons multiplié les structures
et les associations. Mais notre société
est si loin de l’essentiel que même les milliardaires
s’y sentent parfois humiliés.
Ben Laden a sillonné la planète en jet
pendant la moitié de son existence . Nous savons
qu’il a fréquenté nos palaces internationaux,
nos casinos et nos cinémas. Alors que lui manquait-il
? La même chose qu'au caïd de banlieue dont
les parents ont un bon salaire : la morale de la
fable.
On essaie, en ce moment, de nous forcer
à lire et à commenter le livre d’un chevau-léger
de la garde socialiste en déroute, Lindenberg.
Il y est question des « nouveaux réactionnaires »
car la gauche amorce en ce moment une sorte d’examen
de conscience assez tiède sur le thème :
« n’avons-nous pas été trop
loin dans la permissivité ? »
Comme toujours le dispositif médiatique se resserre
afin d’ asseoir l’illusion que ceux qui ont commis les
plus graves erreurs sont les seuls à pouvoir
et à devoir les interpréter. Leurs adversaires
sont disqualifiés par nature pour le faire. On
se croirait en Chine dans les années 60, il s’agit
de lancer des campagnes d’autocritique afin que le commentaire
de vos actions ne soit jamais laissé à
vos opposants et reste sous votre contrôle. Camus
m’apprend que je suis cité dans le livre dont
il est question, pour mes considérations sur
l’égalité parues chez Bertrand il y a
deux ans.
J’ai appelé Bertrand hier pour
lui demander si à son avis je devais rencontrer
Marine Le Pen en public, il a fait preuve d’indépendance
contrairement à la moitié de mes relations
et d’ailleurs de ma famille, et de confiance à
mon égard en me répondant à peu
près : je sais que vous saurez rester vous-même,
allez-y.
Ca se passe mardi sur la chaîne LCI où
je viens d’enregistrer trois minutes en compagnie du
fameux E de M qui semblait fort gêné de
me voir. Je me souviens à présent de la
cause de cette gêne : il m’a consacré
trente lignes dans les colonnes du Figaro Magazine il
y a quelques années, je lui envoie une carte
de visite pour le remercier de ce « petit
coup de projecteur », le mot « petit »
déplaît aussitôt à ce crétin
paranoïaque, il répand à travers
le cercle de ses amis une légende selon laquelle
je me serais plaint de l’étroitesse de son enthousiasme
à mon sujet.
Immédiatement je lui envoie un autre mot pour
l’avertir de cette légende injuste et je lui
propose de lui adresser le double de ma carte car je
consigne tous mes envois dans mon ordinateur (ce qui
est un mensonge, mais peu importe). Confusion du bonhomme.
Depuis six ans, plus une ligne. A la vente annuelle
des livres du Figaro il rase les lamB dorés
dans un vieux pull over et ne tourne jamais les yeux
vers moi. Le reste est banal mais j’ai quelque difficulté
à tolérer ce pull-over. Que ce soit Ms
ou lui, dans cette circonstance où deux cents
invités sont pour la plupart cravatés,
où la solennité des lieux exigerait quelque
effort de toilette, on les voit rôder leurs quarante
ans comme encore voûtés par le poids du
cartable, avec la dégaine de l’adolescent de
bonne famille, chandail mou, blue-jean, chaussures de
basket. Pignouferie de ceux qui se croient simples et
qui infligent leur exception vestimentaire au nom de
la simplicité à deux cents personnes (qui
ont eu , quant à elles, la véritable simplicité,
la simplicité instinctive, de s’habiller pour
sortir).
Nouvelle idée de titre, issue
d’un jeu de mots que Léonard aimait lui-même
et qui sonne très bien en français. Lion
– ardo , le lion entouré de flammes, le lion
ardent.
LE
LION
ARDENT
J’arrive dans la zone de rapides avant la première
phrase qui sera quelque chose du genre :
Grâce aux nouveaux verres que
Francesco a fait venir de Murano par son père,
je vois enfin les étoiles dont la neige est formée
. La neige tombait souvent dans mon enfance. Une certaine
année, dans la campagne derrière chez
mon grand père en un lieu nommé l’Acuto
elle atteignit presque la hauteur du jarret d’un cheval.
Lorsque j’ai eu l’âge et l’esprit de l’observer,
elle a cessé de tomber à Fiesole et à
Florence. Quand je fus à Milan je la vis souvent
. Dans mes promenades sous les glaciers où l’
Adda prend sa source, je la contemplai même tout
à loisir. Mais elle ressemblait à du sel
et ne montrait pas cette beauté géométrique.
Les étoiles ont six branches . Chaque extrémité
des six branches veut s’unir à ses voisines en
poussant un rejet vers elle selon un angle unique .
Si l’on applique chaque figure ainsi décrite
à une figure semblable qui lui serait jointe
par tous ses côtés, on obtient la grille
des nids d’abeille dont les alvéoles possèdent
elles aussi, six côtés chacune et s’assemblent
pareillement . L’araignée applique la même
géométrie et les mêmes proportions
en tissant sa toile. Les fortifications du château
de Milan sont de forme semblable et comme leur construction
dura plus d’un siècl,e au bout d’un temps si
long nul ne peut dire qui en fut l’architecte. Les plans
ne furent point tracés davantage que ceux du
logis des abeilles ou de l’araignée . Les gens
de guerre quand ils construisent leurs forteresses obéissent
aux mêmes instincts que les insectes. Le plan
de la création les gouverne t-il, eux aussi à
leur insu ?
Où est Francesco ? Où est Salaïno ?
Je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé
avant que nous manquions d’être emportés
sous un rocher en forme de corne . Un amas de neige
a fait un grand vacarme et enseveli les autres voyageurs
.
Mes membres sont gelés. Mon esprit ne possède
plus la même clarté qu’hier . Mon bras
droit semble frappé d’immobilité. Mais
nous sommes saufs. Les mules sont là. Mes portraits
n’ont pas quitté le dessus de nos caisses. Je
demanderai à Francesco d’examiner la couture
des peaux qui les protègent. Le froid qui m’engourdit
m’empêche de lever la tête et de voir le
visage de qui me caresse le front.
Est-ce toi Salaïno ? Tu ne voulais pas nous
suivre. Tu ne nous a pas suivis . Comment est-tu là ?
J’entends l’éclat de notre dispute à San
Lorenzo. Tu devenais fou. Ta colère accumulée
se déchaînait comme un orage de septembre,
tu m’as reproché mon entêtement et mon
orgueil . Tu balançais entre le voyage en
France et le séjour à Milan . Tu m’as
reproché de franchir les Alpes en cet endroit
dont tu avais peur et où j’allais laisser la
vie. Tu as peut-être raison je vais peut-être
y laisser la vie. Si tu m’avais accompagné je
n’eusse jamais exposé la tienne. Ta présence
m’eût sauvé.
Quant à moi je viens de commencer
mon livre par inadvertance et nous sommes le 24 novembre .
Salaï n’était pas du voyage en France, du
moins pendant les dix-huit premiers mois mais il importe
peu puisque Léonard au moment de mourir l’a auprès
de lui et que la confusion s’installe dans son esprit
entre la mort à Amboise et la mort fantasmée
dans la neige .
26 novembre
Notes en vrac
Thème récurrent de l’homme
mystérieux, du contadino qui passe au bord de
l’eau, parfois et surtout sur la rive opposée
( Vallée de l’Adda, Amboise, l’Arno, les rives
du lac de Côme. L’éternel passant, l’éternel
étranger, perdu, englouti dans l’anonymat de
la création comme le lézard ou l’oiseau.
Foules de Florence ou de Milan les
jours de fête : étonnement identique
de voir surgir des visages qu’on ne voit jamais et qu’on
ne verra jamais plus.
Le Très Haut est dans le haut
mais il est dans le bas aussi.
Fable du peintre qui cherche à
représenter un oiseau dans toutes ses couleurs
et à imiter la nature afin que l’oiseau lui-même
s’y trompe et croie voir sur la toile son semblable
. L’oiseau indifférent ne reconnaît point
son semblable , alors que le renard abusé se
jette sur le tableau pour dévorer ce qu’il croit
être un oiseau. Ainsi la convoitise est-elle source
de toutes les illusions. Ainsi sommes-nous les seuls
à savoir qui nous sommes et à ne point
nous reconnaître entièrement dans notre
reflet.
A propos de Salaï : « s’il
était possible d’apprendre à dessiner
quand on ne possède aucune inclination pour le
dessin, il serait possible aux hommes qui ont un penchant
pour leur sexe d’apprendre à aimer les femmes.
Accusation de Salaï : tu
cherches à gagner la faveur générale
en faisant des prodiges au lieu de faire ton travail.
Lorenzo di Credi : il perdait
un temps considérable à dessiner des festons
et des motifs d’orfèvrerie sur ses architectures,
comme si cette tâche d’atelier le délivrait
des épuisantes exigences de l’art.
L’esprit libre fait l’objet de toutes
les manœuvres. De toutes parts on lui réclame
allégeance. On exige qu’il abjure en faveur du
veau d’or. S’il s’y refuse on le soumet à la
crainte de la disgrâce puis du châtiment
dans sa chair même.
Le soupçon d’hérésie suit l’artiste
comme un chien affamé. Si nul ne peut suspecter
le génie d’un peintre on suspectera sa piété.
« J’usais d’un petit tambour
pour rappeler mes perroquets ».
27 novembre
Relevé des notes figurant sur mes dessins.
Certaines notes font déjà allusion à
des idées dont j’ai perdu la clé mais
je les relève quand même.
Noblesse de la mort du supplicié
. Elle résiste à toutes les humiliations
préalables.
Ah si je me souviens, il s’agit de reprendre l’idée
contenue dans ce passage de la lettre à Raymond :
Le pitoyable acharnement des bourreaux
est un
aveu d'impuissance. Il signifie l'inverse de ce
qu'il prétend démontrer.
En somme la dégradation de l'homme par
l'homme au moyen de la torture est aussi peu
inscrite dans les lois de la nature que le regard
d'amitié que t'inspire ta jument. Les deux
phénomènes revêtent le même
sens: il s'agit
de répondre à la question " Qu'est-ce
qu'un
homme? " Les deux attitudes y apportent à
leur
insu la même réponse: l'homme est un produit
aberrant de l'histoire naturelle. Son comporte-
ment n'est plus conforme aux seules lois du
determinisme animal. Il faut qu'il y ait autre
chose.
Le tortionnaire et saint François d'Assise (per-
sonnage très aimable et doux, nous dit l'histoire
et sur qui les oiseaux venaient se poser) portent
témoignage de la même origine, de la même
exigence~ mais pas de la même façon.
L un par le refus d'y répondre (si explicite
que
c'est un aveu car l'exigence que le ciel lui impose
a forcément été reconnue: pour
découper un
adversaire en morceaux il faut avoir quelque
chose à prouver jusqu'au délire). L'autre,
saint François d'Assise, par l'acceptation totale
de son
statut, qu'il situait instinctivement entre l'oiseau
et le bon Dieu.
J’ ajoute ici à propos de Léonard :
désir permanent du désastre général,
pour noyer (et laver) la part cruelle, anti-naturelle
du comportement humain. Même obsession quand il
est question de la ville desservie par de nombreux canaux
d’évacuation. La nature comme dérivatif
aux cruelles passions humaines, y compris et surtout
dans les dangers qu’elle représente.
>Ne pas oublier de traiter le thème
du boutiquier qui attend sa clientèle comme une
araignée (fable).
Cruauté et violence considérées
comme la peste . On ne peut blâmer ceux qui en
sont atteints mais il faut s’en garder toujours.
Mention de la machine à dessiner,
mention des problèmes importantissimes de latéralisation,
contrôle de l’équilibre et de la symétrie
des visages dans un miroir.
Ma nature gauchère.
Paris 1er décembre
Séjour parisien bref pour enregistrer l’entretien
sur LCI et signer quelques livres à l’hôtel
de Ville.
A l’entrée des salles d’apparat de l’hôtel
de ville, Patrice de Carolis claque des talons ,
baise la main de Monique et prodigue à nos suivants
la même attention automatique . Tauriac souriant
et délicieux comme d’habitude, Amouroux très
fatigué, Arthur Conte dévasté par
l’âge. Volkoff sémillant et joyeux me compare
à Taillandier, visite de Pierre Jean Rémy
un peu bizarre. Témoignages de sympathie nombreux
mais je regrette la dernière vente où
j’avais rencontré Sophie Chauveau et parlé
de Filippo Lippi. Il faudra que je lui demande si Filippino
n’aurait pas, par hasard, fricoté d’un peu près
avec un Léonard quinquagénaire. Très
belle figure de Filippino, l’autoportrait qu’il a glissé
au milieu d’une certaine fresque, beauté hautaine,
visage moins émacié que celui de Lorenzo
di Credi lèvre plus masculine.
Après la vente des livres sous les lamB, j’emmène
B et Monique comme de coutume au petit cocktail
où le Maire de Paris s’adresse aux présents
sans quitter sa chaise. Il est visiblement mal remis
du coup de poignard qui a failli l’envoyer ad patres
au nom de l’islamisme anti-homosexuel. Curieusement
personne ou presque, depuis cette tentative d’assassinat,
ne consent à s’aviser que ce genre d’actes et
ce genre de motifs nous seront bientôt aussi familiers
que les bombes anarchistes dans l’europe de 1900 .
Dans la salle Besson affecte de ne pas m’avoir vu. Quelques
minutes plus tard il dérive vers le buffet dans
ma direction pour m’obliger à aviser sa présence,
ne voulant lui-même, à aucun prix, s’aviser
de la mienne. C’est le plus intelligent qui cède.
Je lui tends la main et je m’en vais, après quatre
secondes d’hésitation résiduelle où
j’ai toujours l’illusion qu’il saura montrer en société
le centième de l’agilité mentale qui caractérisent
ses écrits. Illusion perpétuellement déçue.
Dans la vie sociale c’est surtout l’agilité affective
qui compte, soit une forme de jugement qui ne passe
pas par l’intelligence et Patrick en est dépourvu.
Nous avons dû échanger moins de trente
phrases en trente ans. Il a confié à SM
que depuis la funeste période des éditions
du Seuil, qui fut d’ailleurs plus funeste pour moi que
pour lui comme en témoignent nos fortunes respectives,
il ne supportait pas qu’on m’ait cité tant de
fois en exemple pour la qualité de mes phrases.
N’aime pas mon côté composition française.
Il ne lui suffit pas d’avoir brigué et obtenu
tous les honneurs de ce métier, il n’aime pas
ceux qui le pratiquent en artisans soigneux.
Vu Sorin qui semble intéressé par mon
journal d’écriture et les dessins qui l’accompagnent.
Patrick a eu des mots très durs envers lui je
ne sais plus quand ni où ni même à
propos de quoi mais le monde des lettres est effrayant
puisque les voilà côte à côte
sans qu’il y paraisse et de surcroît désormais
placés dans la même maison, la mienne.
G Saint B. Il est allé proposer au
Rocher quelque chose sur la Loire et Léonard.
On lui a répondu que je faisais déjà
chez eux un album illustré sur le même
thème. Bertrand lui aurait donc affirmé
que j’étais déjà sous contrat pour
ces lignes, alors que son attitude envers moi a été
bien plus dilatoire. Oublié de féliciter
G pour son prix littéraire mais aurait-il
été dupe de mes compliments ? Pas
plus sans doute qu’il ne le fut de cette récompense.
La maison Grasset se fiche du monde depuis trop longtemps.
Silhouette étroite de G Saint B dans
son long manteau noir descendant l’escalier d’apparat
de l’Hôtel de Ville. Sa solitude m’a frappé.
Un soir pareil, je l’aurais imaginé entouré
de ces jeunes femmes qu’il appelle des collaboratrices.
Je l’aurais vu quitter ce cocktail en compagnie de cinq
ou six personnes au moins, mais c’est moi qui étais
entouré, et lui qui descendait seul.
Je prends des photos de Monique et B, ce dernier
magnifique comme toujours, posant devant le profil qu’il
m’a livré pour la couverture de l’Eloge de l’âge.
La photogénie de B est un mystère
dont je compte m’inspirer pour le Salaïno de Léonard.
L’attrait qu’exercent certains êtres sur le regard
des autres dépend moins de leur beauté
que d’une espèce d’adéquation générale
de leurs traits au contexte, à leur personnalité,
à leur milieu naturel, à leur comportement
aussi. Sous l’œil du photographe B ressemble à
un cerf en train de boire, au moment où il relève
la tête.
3 décembre
Les premières neiges annoncées à
Saint Nicolas. Je suis toujours bloqué ici. Débat
avec Marine Le Pen et ce malheureux Cohn Bendit, prestation
qui m’a paru féconde en ce qu’elle a su ménager
une neutralité d’artiste entre deux personnages
trop évidemment politiques. Marine Le Pen bien
moins aguerrie qu’on ne le prétend. Tout le monde
dit « attention elle est redoutable parce
qu’elle a l’air inoffensive et polie ». Pour
ma part je l’ai trouvée inoffensive et polie
mais pas du tout redoutable. Ce qu’il faut redouter,
ce sont les gens qui vont vers elle, leurs exigences,
auxquelles peut-être elle se conformera. Ou non,
après tout. On ne sais pas de qui il s’agit vraiment.
J’ai regardé la bande chez B d’un œil critique,
pas mécontent tout de même. Lorsque je
ne souris pas, et lorsque je baisse la tête, j’ai
l’air de Victor Hugo assis sur une planche à
clous. A part quoi tout s’est passé le plus heureusement
du monde.
Départ de mon frère et de ma belle sœur
pour Singapour. J’ai retrouvé pendant quatre
heures le rez-de-chaussée obscur que Jean Christophe
a conservé depuis le déménagement
de la famille et pour lequel il paie encore un loyer
dérisoire. Longtemps garde-meubles, aujourd’hui
vague pied à terre, cette pièce de douze
mètres carrés à l’entresol, sans
lumière, sans intimité ( les voisins ont
le cervelet branché sur la bande FM) m’offre
l’occasion d’un pèlerinage vertigineux. J’ai
passé entre ces murs le moment le plus déplaisant
de ma vie, aujourd’hui j’ai éprouvé que
toute patience n’aura pas été vaine. J’ai
consolé celui que j’ai été comme
si je l’étais encore et comme s’il souffrait
encore à l’autre bout de l’existence. Thème
fécond qu’il me faudra reprendre avec il Lionardo,
ce vertige est le vrai sujet du livre, cette coexistence
des moments d’une vie, cette vision du temps comme tableau,
comme dispositif scénique, comme théâtre
de la vérité et de l’illusion.
Ce matin conférence, devant deux cents cinquante
directeurs d’agence, au siège des Banques Populaires
où j’ai poussé le chariot du courier à
la même époque, soit 1976. Décidément
la providence est fertile en indices ces temps-ci. Quand
on revient ainsi sur ses pas, c’est qu’il y a quelque
chose à comprendre. Je commence à deviner.
Quelques phrases qui m’émeuvent aux larmes dans
les carnets de Léonard. Celles où il exerce
sa plume en marge de ses écrits en répétant
dis-moi, dis-moi si, dis-moi si jamais. Relevé
par Bramly dans sa biographie. Cette intimité
de l’auto-tutoiement, celle du dernier cercle, du saint
des saints, celle de la morale individuelle, prodigieuse.
Je n’en abuserai pas mais elle est nécessaire
en maints endroits du livre.
La remise en cause de l’ordre établi
intervient dans l’éducation d’un enfant bien
avant qu’il ait éprouvé son existence.
Il est vacciné contre l’ordre au même âge
que contre la variole ou la coqueluche . Il n’a que
très rarement l’occasion de s’y heurter :
résultat, la première résistance
qu’il rencontre est celle de l’uniforme. La philosophie
générale qui s’exprime dans les feuilletons
de télévision, les livres pour enfants,
le discours pédagogique, le cinéma et
le café théâtre, c’est que l’autorité
est ridicule et illégitime avant même de
s’être manifestée. Elle l’est, en quelque
sorte, par définition, c’est un vice de naissance,
c’est une excroissance inutile et dangereuse du comportement
humain. Comme l’appendice il faut l’enlever, sans quoi
c’est l’infection. Le fait même d’affirmer quelque
chose, de prétendre transmettre à un enfant
autre chose que des savoirs (c’est à dire un
savoir en miettes, privé de cette solennité
ex cathedra qu’il possédait avant 68), est devenu
hors la loi. Le fait de se prendre pour quelqu’un ,
d’offrir une interprétation du monde, un portrait
du monde, une lecture du monde, entraîne le soupçon
de paranoïa ( et dieu sait que l’écrivain
par nature y est exposé). Le fait de vouloir
se définir par le lieu ou l’on est né,
la région où l’on vit (au moins dans le
premier âge) est désormais une offense
à ceux qui n’y sont pas nés, à
ceux qui n’y vivent pas. Il vaut mieux appartenir à
la planète entière et fêter Halloween
de Hong Kong à Karachi, que de se recueillir
à Romorantin le jour de la toussaint.
Ce qui s’infecte jusqu’à la
violence, c’est l’appendice absent, c’est absence d’autorité
dans la pensée, dans le comportement, dans la
vie familiale et sociale. Car les enfants ne parviennent
à se dessiner, à tracer d’eux-mêmes
un portrait acceptable, que si les gens autour d’eux
sont définis, que si la parole est ferme, les
contours des parents et des maîtres tracés.
A une parole ferme, à un contour tracé
ils peuvent se heurter. Ils peuvent raffermir leur parole
en disant non et tracer leurs propres contours autrement.
Mais ils ne le peuvent pas si la mode est de remplacer
la peinture par un « travail sur les formes
et les couleurs », si le maître s’asseoit
auprès d’eux, si l’écrivain et le philosophe
déclarent qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent,
si le politique admet qu’il est avant tout le jouet
des circonstances. L’enfant en construction a horreur
des sables mouvants, or toute la culture de l’après
68 est bâtie sur la négation de ce qui
faisait avancer nos pères : la soif d’absolu.
La culture obligatoire aujourd’hui n’a soif que de relatif.
En imposant le dogme du relatif, du mouvant, de l’instable,
du cosmopolitisme obligatoire, du gavage d’informations
contradictoires, les pédagogues et les détenteurs
du discours depuis trente ans ont interdit aux enfants
les plus fragiles, les plus perméables au milieu,
de se construire une identité d’après
un moule. Ils ont cassé le moule à chaque
tentative. Résultat, l’enfant en crise, s’il
ne se retourne pas contre lui-même, cherche les
contours d’un moule quelconque, de plus en plus violemment
et de plus en plus loin. Il se heurte aux murs de sa
cité, puis aux barrières de classe, puis
à l’autorité de l’état.
Les politiques parlent de respect des
lois de la république, mais c’est un nom collé
à des lois plus éternelles et qui sont
celles de l’humanité. On nous parle de citoyens,
je parle d’hommes. Et le premier des droits d’un homme
est celui d’être civilisé c’est à
dire d’acquérir assez de conscience pour ne pas
devenir un animal enragé. Il faut permettre aux
enfants de devenir des êtres calmes et conscients
et ne pas les égarer dans la forêt du savoir
avant l’âge de raison. Sans quoi c’est en bande
qu’ils en sortiront et la matraque à la main .
Le caractère ultraprévisible des acteurs
de la comédie médiatique a quelque chose
d’effrayant. Le fait d’avoir dit à Marine Le
Pen que son mouvement était comparable à
l’islam radical qui en appelle à revenir aux
règles les plus draconiennes, m’a valu une récompense
dans les heures qui ont suivi. Les réseaux fonctionnent
à merveille. Ardisson dont j’ai accablé
publiquement la méthode et le recours permanent
à la censure au montage m’invite à subir
le même sort dans son émission. J’irai
certainement, pour ne pas encourir le reproche de m’être
défilé, mais je n’ai aucune illusion quant
à l’honnêteté du système.
Retour au village pour quatre jours. Les cîmes
ne sont pas trop enneigées, il me semble que
nous allons vers le même froid sibérien
(au sens propre) que l’an passé, et que les mêmes
mensonges sont diffusés par la télévision
sur l’enneignement abondant pour ne pas compromettre
les réservations. Si on est capable de mentir
à la moitié du pays sur la hauteur de
la neige (l’autre moitié voit bien dans son jardin
ce qui est tombé ou non) on peut mentir sur n’importe
quel autre sujet dans les mêmes invraisemblables
proportions.
La neige est très présente dans le Léonard,
ne serait-ce que parce qu’il croit mourir enseveli et
qu’il a froid, à cause de son attaque cérébrale.
Trois visions cohabitent dans son esprit : la mort
sous l’avalanche, la mort dans un refuge où on
l’a conduit après l’avalanche, la mort à
la cour du roi de France qui garde un côté
mythique puisqu’il a encore du mal à croire qu’il
ait jamais pu atteindre les bords de la Loire. Paradoxe
temporel fécond. Surtout ne pas commencer à
écrire avant d’avoir accordé tous les
instruments. Dans un livre ce n’est pas le temps qui
manque le plus, c’est l’intuition du sculpteur. C’est
celle là qu’il faut nourrir avant d’attaquer,
il faut la raffiner, la caresser, la flatter, c’est
l’intelligence instinctive de l’artiste, elle consiste
à marcher le nez au vent tandis que le cerveau
suppute sujets et proportions .
Evidemment, le vulgum a quelque difficulté à
comprendre que nous soyons payés pour garder
le nez au vent pendant deux mois, mais d’abord il n’imagine
pas combien peu nous sommes payés, ensuite il
ne se figure pas combien cela nous coûte.
J’ai retrouvé tout à l’heure la réponse
d’une extraordinaire lâcheté que GO Chateaureynaud
m’a faite il y a deux ans quand je luttais pour faire
reconnaître le métier et les dépenses
spécifiques de l’écrivain par les services
des impôts.
Du coup j’ai cherché la lettre que je lui avais
adressée moi même, la voici.
Cher G-O Châteaureynaud
Je profite de l’envoi par votre secrétariat d’une
circulaire pour attirer votre attention sur une injustice
devant laquelle la SGDL ne me semble pas très
courageuse. On peut même dire qu’elle fait preuve
de lâcheté lorsqu’un auteur se mêle
de vouloir obtenir le droit de déduire ses dépenses
professionnelles de son revenu.
Elle n’est visiblement jamais là pour définir
fiscalement le métier d’écrivain, ni pour
en opposer la définition aux services du fisc.
L’auteur est seul à devoir expliquer aux contrôleurs
la nature particulière de sa profession qui exige
parfois de passer une semaine à l’étranger
mais à qui la puissance publique ne consent aucune
déduction alors même que la parution du
livre témoigne du rapport évident entre
le voyage et l’œuvre.
J’ai vainement tenté d’intéresser vos
services à un cas de ce genre ( le mien, pour
un livre qui se déroulait au Danemark et qui
s’achevait à Prague au XVIème siècle,
mais à propos duquel l’inspecteur des impôts
ne consent pas à reconnaître que mes voyages
dans les deux pays, en dépit des nombreuses lettres
et démarches locales, revêtent le caractère
exclusif de dépense professionnelle). Le Nouvel
Observateur lors d’une enquête récente
sur l’argent des auteurs, m’a permis de souligner cette
injustice.
J’aimerais porter devant le tribunal administratif une
contestation d’impôt qui concerne neuf mille francs
seulement, et pour laquelle mon avocate elle-même
me dit de baisser les bras, non que j’aie tort me dit-elle,
mais parce que le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Pour faire comprendre à la puissance publique
que le métier d’écrivain mérite
une confiance minimale, et que l’artiste est libre de
définir lui-même, dans une enveloppe raisonnable,
ce qu’exige sa curiosité en matière de
dépenses déductibles, je serais heureux
que les services juridiques de la SGDL consentent à
me soutenir dans ce combat.
L e sort de la somme litigieuse m’importe
peu. En revanche, il m’importe énormément
que la Ministresse de la Culture reçoive une
lettre de remontrances sur ce thème . Je vais
m’arranger pour qu’une question écrite soit déposée
sur le bureau de l’assemblée. Merci de bien vouloir
de me dire quelle forme peut prendre l’action de la
SGDL.
C. Combaz
Réponse du Président
de la Société des Gens de Lettres
Je comprends votre irritation devant
l’attitude tatillonne ou peu compréhensive de
tel ou tel employé du fisc. Qui n’a jamais été
confronté à de telles contrariétés ?
Cela dit, les responsabilités
incitent à la diplomatie et je me vois mal adresser
une « lettre de remontrances »
à Mme la Ministre de la Culture. Je crois que
ce serait de très mauvaise politique et contraire
aux intérêts des auteurs que la Société
des Gens de Lettres entend représenter.
Avec mes confraternelles salutations
etc
Pauvre type.
8 Décembre
Rassemblement de notes éparses, certaines griffonnées
sur des serviettes en papier, des coins de nappe.
Le fils de patricien romain qui ne regarde jamais les
oiseaux, sauf quand il les vise de son arbalète,
et le cas des deux Allemands du belvédère
dont le comportement à l’égard de Léonard
confine au chantage, à l’intimidation. Montrer
cet aigrissement du marchandage psychologique entre
la vieillesse et la jeunesse. Quand le prestige de l’aînesse
ne suffit plus, quand il devient même une source
de haine, tout devient possible, toutes les perversions
de l’ordre social, la première étant l’ivresse
de pouvoir chez les jeunes gens.
Tristesse de Léonard devant la simplicité
des jugements artistiques de sa mère Caterina
et rappel de tous les cas où il a dû faire
preuve de patience devant la niaiserie de ceux qui fonctionnent
dans le seul ordre du j’aime j’aime pas.
Thème importantissime de la
tentation de la mondanité au sens biblique :
l’artiste qui possède des chevaux et des maisons
est-il un défroqué ?
Evocation de l’abus sexuel des enfants
dans ses rapports avec l’autorité. Léonard
établit un lien entre la fraternité sans
hiérarchie qui règne dans certains ateliers
florentins et le fait d’abuser des jeunes modèles.
Dans un système où le caractère
du maître est affirmé, où la familiarité
est moins grande, le point de combustion est plus élevé.
Lien entre la qualité de l’apprentissage
et la distance par rapport au maître. L’apprentissage
comme expérience amoureuse, le désir de
la connaissance comme désir tout court.
12 décembre
Passé l’après midi avec
B aux studios de la Plaine Saint Denis pour l’enregistrement
de cette trop fameuse émission, tout le monde
en parle. Dès l’arrivée, un nom me frappe
sur la porte de la loge voisine : Joey Starr. Il
s’agit d’un métis violent qui fait carrière
dans la haine, qui passe trois mois en prison chaque
année et qui chante dans un groupe nommé
Nique ta mère ce qui ne l’empêche pas d’être
honoré par radios et télévisions.
La production a choisi pour moi les jeux du cirque,
mais je n’ai aucune vocation à jouer les Sainte
Blandine . Je le prouve, ma foi, assez bien. Le navigateur
Olivier de Kersauson me soutient avec un placide courage
mais il n’en a pas besoin car personne ne songerait
à l’attaquer, lui, pour son goût de la
fermeté, de la discipline et de la force d’âme,
il est trop honoré dans le pays. La lâcheté
de mes adversaires n’ira point contre l’opinion générale
à son sujet. Tandis que moi, qui suis un inconnu,
un étranger au club, il s’agit de m’infliger
une épreuve initiatique, et d’inviter la meute
à se déchaîner doublement contre
moi, puisqu’on ne peut pas toucher à l’autre.
Il suffit d’une blessure et l’odeur du sang fait le
reste. Malheureusement le public derrière sa
télévision n’est pas sensible à
l’odeur. Il ne voit que ces animaux en bande au bord
du marigot de la célébrité et il
a pitié de moi. Il me l’écrit depuis trois
jours de manière touchante et opiniâtre.
Le génie du hasard fait que le spectateur moyen
a pu s’identifier pleinement au sort absurde qui m’était
fait : rembarré par une sorte de yéti
en survêtement bleu roi qui répète
« pour moi chuis désolé mais
c’est de la merde ce que tu dis » ,
ensuite accusé de racisme, de lepénisme
par un cinéaste de la gauche bourgeoise qui prétendait
me juger sur pièces mais qui, dès qu’on
le ramenait au livre, prétendait n’avoir pas
besoin de le lire pour se faire une opinion.
Quelque chose m’incite à penser que cette apparition,
au cours de laquelle j’ai été malmené
mais pas humilié, parce que j’étais là
sans orgueil, et que ça se voyait, finira par
me servir au delà de mes espérances. Même
charcutée au montage, un tour de piste comme
celui–ci ne pourra jamais me nuire .
L’image donnée par mes adversaires était
telle que j’aurais pu en dire deux fois moins sans cesser
de susciter la sympathie. J’ai reçu des lettres
de lecteurs qui promettaient d’offrir mon livre plusieurs
fois à leurs amis pour manifester leur « vote »
en ma faveur.
Le site internet ne désemplit pas. Camus me consacre
quelques paragraphes intelligents dans le sien, les
voici.
Vîtes-vous la mise à mort
de mon ami Combaz, hier soir, chez l'inévitable
Ardisson ? Mise à mort ou tentative de, car la
victime s'est débattue comme un beau diable,
avec plus de vivacité et de répartie que
je n'en eusse témoignées à sa place
: que je n'en ai témoignées, plutôt,
puisque j'étais passé quinze jours plus
tôt par la même épreuve, avec moins
de violence toutefois. Les lecteurs réguliers
de ces éditoriaux connaissent l'histoire et mes
mésaventures, je m'en suis ouvert à eux
précédemment, par le biais d'un entretien
avec Marc du Saune. Je m'en étais ouvert également
à Combaz, qui deux semaines de suite en fit une
partie de la matière de ses chroniques de télévision,
dans Valeurs actuelles. J'ai reproduit sur mon site
personnel, parmi les "pièces" de l'interminable
"affaire", le plus récent de ses billets,
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