Notice biographique Documents sonores Entretiens Ecrire à l'auteur Fragments
 
 

Bibliographie

Chroniques, éditoriaux

Galerie de dessins

Nouvelle inédite

Textes et citations

Revue de presse

English reading stuff

Censures et autres

Album de photos

Retour au menu principal


AddFreeStats.com

 

 

Extraits de "La France mérite mieux que ça (le Rocher), parution 15 février

Oui, j’entends ce que vous dites. A quel titre un écrivain ose t-il s’infliger le ridicule de parler de la France  et de décréter ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas ?
L’écrivain possède un titre naturel à s’exprimer sur ce sujet. Il réunit et il apprivoise les caractères du peuple qui l’a vu naître. Il interroge sa langue, qui est une mine d’informations là-dessus. On lui reconnaît en général une certaine psychologie et un sens instinctif du destin. L’histoire de son pays l’intéresse donc comme une histoire de famille. La mode qui consiste à laisser plutôt parler les démographes, les scientifiques, et les sociologues de la définition d’une nation ou de l’évolution d’une langue est extrêmement récente. Jusqu’ici, la définition du Français tout court mais aussi du français tel qu’on le pratique appartenait à Barrès, Péguy, Giraudoux, Malraux, Mauriac. Même Daninos eût mieux parlé de la France que le moindre des spécialistes qu’on nous désigne comme tels sur les plateaux de télévision. La preuve, ils évoquent désormais la « France plurielle » comme ils nous parlent des cultures ou des savoirs. Dans leur esprit, les nations comme les notions se juxtaposent sans s’empiler, sans s’agréger, sans jamais devenir cathédrales. D’une cathédrale, ils font un tas de pierres. Il s’interrogent sur la nature du calcaire, sur le rapport de l’homme avec le calcaire, mais jamais sur la voûte. Ils réfléchissent sur le constituant et non sur le constitué, le signifiant et non le signifié. Toutes les définitions ici-bas sont relatives, certes. Mais ce n’est pas une raison pour les juger illégitimes. Or la nationalité, l’origine, le destin des êtres dans leur milieu, la légende dorée des saints patrons de la France linguistique, rien de tout cela n’est illégitime.

(...)

En classe de troisième au creux des années 60 les pères Jésuites perpétuaient, sans doute par inadvertance, un système éducatif où il était encore permis d’étudier Montaigne ou Pascal. Nombre de lycées faisaient de même. C’était juste avant la tourmente. Après, la plupart des exigences qui présidaient à une éducation dite traditionnelle ont été abandonnées en trois ou quatre ans pour permettre à des jeunes gens de classes populaires, grandis dans des familles où l’héritage culturel était sommaire, de se mesurer à leur tour à la littérature et à la philosophie.
Au lieu de placer un escabeau sous les pieds de ceux pour qui la première marche était encore trop haute on a rasé le perron. On a raccourci tout le bâtiment. On a généralisé l’usage du plan incliné, quitte à susciter des vocations de handicapés parmi ceux qui auraient pu gravir l’escalier mais à qui on n’a jamais laissé cette chance. Pour éveiller les jeunes esprits, on a commencé à préférer Boris Vian à Giraudoux, Jacques Prévert à la Légende des siècles et les Mains Sales au théâtre de Marivaux.
Désormais nous sommes encore plus bas. Le plan incliné n’arrête pas de descendre. Le hall d’accueil du savoir est carrément situé en sous-sol. On étudie Annie Ernaux et Catherine Angot en classe de seconde après avoir subi Jacques Lanzmann en troisième, Daniel Pennac en quatrième et Pierre Perret en sixième. Le rôle prescripteur du professeur de lettres, est en train de dévaster l’idée même de ce qu’était la littérature il y a une génération. Il est surtout devenu une manne financière pour les éditeurs compromis dans des campagnes souterraines de lobbying économique en faveur de titres rassembleurs du genre « le racisme expliqué à mon hamster » .

(....) 

Il y a un siècle à peine nous étions exemplaires. Nous avions introduit un ferment de résistance à l’absolutisme dans tous les pays du monde. Nous possédions un empire. Aujourd’hui la France peut renouer avec son exemplarité mais elle ne concourt plus dans la même catégorie. Elle a passé l’âge de fonder des empires. Elle peut plutôt lancer un équivalent moral du mouvement des non-alignés et se prévaloir d’un précédent, l’exportation de son code civil, pour recommencer à donner au monde, en maints domaines, un exemple de modération et de bon sens (à condition qu’elle les retrouve).
Elle peut illustrer que sa connaissance du cœur de l’homme, son christianisme syncrétique, sont des facteurs de paix et de stabilité dont le monde a besoin. L’ aptitude gandhienne à résister et à convaincre est le fait des vieilles nations, tempérées par le climat et par l’histoire. En comparaison de la Malaisie ou de l’Algérie, même si l’on imaginait qu’une compétence égale finira par s’instaurer entre tous les pays embarqués dans le train de la modernité, nos pays à nous se sont trompés plus souvent. S’ils ne s’affirment bientôt plus par un surcroît de technicité ou de vigueur, ils s’affirmeront par un surcroît de jugement. Ils seront donc à même d’indiquer aux jeunes nations comment se garder des erreurs : ils leur montreront comment s’épargner l’asservissement culturel et moral, comment éviter la rivalité avec les nations voisines, comment digérer ses extrêmes en montrant une fermeté d’âme.
Il suffit, pour retrouver ce magistère des nations vieillies dans l’épreuve de conjurer la tendance d’une partie de nos élites à se comporter en jeunes chiens , à se mettre au diapason des peuples adolescents pour leur plaire, et à baisser leur garde.
Une partie du rayonnement français tient à la façon dont la France se perçoit dans son propre rôle. Force est de constater que, n’ayant plus guère la notion de sa propre dignité, elle ne peut l’inspirer à personne.
Comment ? dira t-on. Comment puis-je écrire une chose pareille ? Ne voit-on pas sans cesse le Président de la république saisir son pupitre à deux mains, pour nous réprimander au nom des valeurs éternelles qui ont fondé notre pays ? Ne le voit-on pas donner des leçons de philosophie et parfois de bon goût au président américain lorsque ce dernier transforme ses sommets diplomatiques en partie de campagne avec voiturette de golf et casquette à visière? Certes. Ses costumes droits plaident pour lui, et le ton qu’il adopte, et tout ce que l’on voudra.
Mais le pays dont il a la charge est descendu d’un cran dans l’estime de lui-même. Ses élites se comportent comme si elles n’avaient qu’une très incertaine et très lointaine notion de leur dignité. Quand on leur parle d’honneur elles se pincent les narines. Quand on leur parle de droiture, elles répondent que ce sont là des notions relatives. Elles disent que dans droiture il y a droite. En somme elles adoptent le comportement de ces pères ratés qui ne savent pas s’affirmer devant leurs enfants. Qui ne savent pas incarner l’autorité morale et qui répugnent à l’exercer. Ils prétendent désamorcer toute solennité dans l’attitude et le discours pour déjouer le soupçon d’arrogance. Mais à défaut d’arrogance ils montrent une sotte prétention et une fausse humilité dans leur façon de présenter le pays. Il suffit, pour s’en persuader, d’aller voir le site de Versailles sur Internet.
L’administration française a été incapable d’ acheter le nom de domaine Chateaudeversailles. Il est la propriété d’une société commerciale . L’adresse mène à une page d’entrée hideuse qui vous propose entre autres des séjours en Tunisie. Quant au site, il ne se distingue en rien du site d’un conseil général. A part deux mesures de Lulli et un soleil qui danse tout évoque l’esthétique d’un abri d’autobus . En tout cas certainement pas les fastes du Grand Siècle. Comparé à celui de l’Hermitage ou du Vatican, le site internet de Versailles fait pitié. Il désigne une nation qui ne sait plus être elle-même. Qui doute de son passé, qui n’a plus aucune notion de ce qu’elle est. Qui est incapable de l’illustrer aux yeux de ses visiteurs . Qui ne veut plus s’en souvenir devant ses provinces. Une nation qui se laisse déborder par l’image qu’on lui prête. Une nation qui épouse, sur elle-même, les préjugés des autres nations. Quand la France se répand en excuses à chaque fois qu’une guerre civile étrangère connaît un développement sur son propre sol, quand elle mélange les commémorations de la rafle du Vel d’Hiv avec les attaques de synagogues perpétrées par des musulmans, quand le président met le peuple en garde, au nom de nos valeurs pluricentenaires, contre le rejet de l’autre (alors qu’il sait très bien que le pays est surtout coupable d’ avoir accueilli sur son sol ceux qui se rejettent les uns les autres) la punition est en route . Le redressement est en vue.
Tout le problème tient à cette fameuse idée de grandeur, chère au Général de Gaulle, difficile à définir et pourtant simple à percevoir. On peut, une fois encore, la définir par ce qu’elle n’est pas. La grandeur n’est ni l’arrogance ni la superbe. On ne devient pas un grand pays parce qu’on l’a décidé. On ne sait pas comment on devient un grand pays. Ca ne se décide pas, ça se fait tout seul.
Mais quand on l’est devenu, et, par notre histoire, nous le sommes devenus, on sait comment le rester. Voilà la tâche qui incombe à nos gouvernants : faire en sorte que la France reste grande, et continue à inspirer à la Savoie ou à la Corse le désir de cette grandeur. Faire en sorte que le pays cesse de se mesurer à l’aune du productivisme et de la démographie, car dans le domaine de la production comme dans celui de la fécondité, la France est mal partie. Opposer l’universalisme français à l’internationale, voilà notre créneau.
A New Delhi en 1998, face à l’étudiant en chemise blanche qui me parlait de la conduite odieuse des Français devant les buffets de leur ambassade, il ne m’est pas venu à l’esprit de me définir comme Corse ou comme Savoyard . J’ai plutôt songé que la France méritait mieux que ça.
Il est temps de l’illustrer.

 


         

 

 

Page réalisée par François Liegibel fliegibel@hotmail.com