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Le locataire du plafond

Nouvelle parue dans la revue Immédiatement en 1999. Son sujet a donné naissance quatre ans plus tard à l'histoire de "Nus et vêtus" parue chez Fayard.
les droits de reproduction à des fins commerciales sont réservés par l'auteur.

Il y aura douze ans cette année que l'ancienne maison du curé de Saint-Fons, un lointain hameau de mon village, fut vendue à un peintre . On commenta beaucoup l'affaire car il est connu que les peintres boivent et vivent de la charité publique. Or il possédait une voiture de luxe.
Les hommes se demandèrent d'où lui venait tant d'argent. Les femmes voulurent plutôt savoir s'il était marié. Il fallait croire que non, car il déménagea seul. C'est à peine si le lendemain, deux de ses amis, l'un barbu comme lui, l'autre gros et chauve, l'aidèrent à placer ses meubles. Puis, un vieil homme aux cheveux rares et une petite fille allemande, qu'on ne revit jamais, les rejoignirent dans une voiture immatriculée à Toulouse . Ils lâchèrent un chien efflanqué qui flaira le coin des maisons, courut le long de l'église à clocher de fer, plongea dans la fontaine et rentra la queue basse.
C'était un genre d'épagneul noir. Quelqu'un demanda au peintre pourquoi il l'appelait Jaune. Il répondit que s'il avait eu un chien jaune, il l'eût appelé Noir et ça le fit rire. Les artistes ont toujours des idées curieuses, et des manières qu'on ne comprend pas . Du moins, Rougier son voisin l'affirma. Le chien tua deux de ses poules en arrivant. Le peintre s'empressa d' en acheter deux autres, vivantes. Alors Rougier pesta qu'il aurait dû les prendre mortes, afin de lui épargner la peine de les tuer . Sa fille voulut lui faire honte de sa sécheresse mais le vieil homme lui répondit :
- Je n'aime pas ce peintre.
-Pourquoi ?
-Je sais pas, il est bizarre .
Au village on avait pourtant l'habitude des gens bizarres. Sur moins de cent habitants, à part l'épicier Morsand qui était plutôt un crétin, en une seule génération, et sans préjuger de la suivante, on déplorait la naissance de deux idiots.
Le premier se prénommait René . Il se léchait le col, poussait ses voisins du coude et glapissait des obscurités.
L'autre, Gaston, n'était idiot qu'à moitié. De loin on l'eût même pris pour normal puisqu'il se débrouillait seul depuis la mort de sa mère. On l'appelait " ce pauvre Gaston " bien qu' au fond rien ne l'affectât vraiment. Par exemple, en suivant le cercueil, il n'avait pas pleuré un instant. Depuis l'école, quand il essuyait une rebuffade il n'en manifestait aucune tristesse. Il regardait ailleurs et se taisait. Son attention se réfugiait au plafond . On eût dit qu'il ne désirait rien assez pour en souffrir. C'est pourquoi il n'avait, généralement, aucune part aux querelles des autres, à moins qu'il n'en fût le prétexte. Certains l'agaçaient à plaisir mais la plupart disaient : "laissez le tranquille " .
Agé de quarante ans, Gaston était affligé d'une grosse tête coiffée d'une casquette à carreaux orange, d'une paire de sourcils de gendarme, et d' épaules chétives, pointues, qu'il haussait souvent en disant " Ca c'est sûr, hein, alors ça, c'est sûr ! ".
Il appartenait à la catégorie des approbateurs fervents, dont on sait qu'elle entretient, en politique, un lien naturel avec l'insuffisance cérébrale. Son cas l'illustrait très bien . Tous les six ans le maire, un très vieux maire qui savait à peine lire mais qui s'entendait à flatter les faibles d'esprit, comme s'il possédait avec eux une affinité instinctive, profitait de son bulletin de vote. Après quoi il demandait publiquement à la Sainte Vierge de l'inspirer dans son action.
On la connaissait, son action: il dépensait l' argent public au seul bénéfice de ses amis cultivateurs - lesquels jugeaient pourtant qu'ils en manquaient encore , protestaient à la Préfecture et bloquaient les routes une fois l' an.
Quant à Gaston, il ne se contentait pas de voter sur commande. Il faisait tout ce qu'on lui demandait . Il rentrait le foin de ses voisins sans percevoir de salaire, coupait du bois, tondait les moutons et remontait la rue principale avec des seaux d'oignons dont il faisait présent à qui voulait l'entendre car il parlait beaucoup .
En outre, il trouvait tout le monde très gentil, ce qui explique pourquoi il ne partagea aucune des préventions de ses voisins contre le nouveau venu, au contraire : il alla même frapper chez lui dès les premiers jours .
Le peintre lui versa un jus d'orange et se présenta.
A l 'époque il était presque inconnu mais il s'agissait du célèbre Marceau, qui a peint l'an passé le parvis du World Trade Center et sur qui les revues du monde entier publient des " cahiers spéciaux ".
Gaston considéra ses œuvres avec une perplexité ravie : c'étaient de grandes traînées rouge, ocre et noir, noueuses et brillantes comme les entrailles des sangliers que les chasseurs poussaient avec un balai sur une bâche, pour les donner aux chiens.
Après sa visite, il décréta que le peintre était très gentil, et son récit piqua la curiosité des gens; de sorte qu' on alla voir son art pour s'en moquer .
Toutefois certains portraits d'enfants à la plume sèche qui ornaient ses murs excitèrent la convoitise des mères. Au fil des semaines, on lui réclama des croquis, des scènes de famille, des profils de bambins d'après photographie. Quelques hommes lui commandèrent un dessin de chevreuil , l'effigie de leur chien, une aquarelle représentant leur " quatre-quatre ". Et tous ajoutèrent avec un accent de mépris : " Je vous le paierai ", afin de ramener ce commerce au degré de banalité qui convenait à leur orgueil.
Or Marceau gagnait cent fois la pension de ses voisins pour le moindre tableau. Il ne voulut pas être payé.
" Pour qui se prend-il ? " dit-on.
La question se posa encore davantage quand il accepta de donner des cours de dessin deux fois par mois au chef-lieu, à la demande de l'instituteur. Comme il ne fut pas rétribué, on songea qu'il aurait le front d'en espérer de la reconnaissance et cette crainte, dans les villages, est le début de la haine.
On s'avisa qu'il frayait au chef-lieu avec un candidat-maire qui ne cultivait pas la terre et dont la fréquentation scella bel et bien sa disgrâce.
Cet homme s'appelait Paille, il était massif, jovial, et boulanger. Les nouveaux venus dans le canton l'intéressaient, parce qu'ils votaient aussi. Paille fut donc élu à la place de l'ancien maire qui passait pour le compère de Rougier et Gaston dit au peintre : " Voilà, c'est ta faute . Maintenant, on a un maire qui n'est pas agriculteur ".
Il balaya la table du regard, sur le ton d'un homme qui profère une phrase apprise, dont le sens lui échappe.
Marceau répondit que le nouveau maire avait été élu par tous les habitants et non par lui seul. Gaston resta court . Mais, le lendemain, il revint avec la réponse : " A force de donner des leçons de dessin à l'école, les gens t'ont écouté ! ".
Marceau lui offrit à boire. Gaston refusa, comme Rougier, sans doute, le lui avait prescrit et il s'en alla en grommelant.
Après quoi, le destin voulut qu'un des enfants Rougier mourût. Le petit Gérard, âgé de neuf ans, rentra de l'école affligé de maux de tête et délira quelques heures avant de décéder, comme dit sa mère.
Marceau, pour qui cet enfant avait nourri une admiration sincère, fut convié à une pénible séance de condoléances où Gaston ne pleura pas plus que d'habitude. Devant le cercueil il regarda le plafond.
Alors, les Rougier firent grief au peintre de leur sort, qui ne s'arrangea pas. La mère, qui nourrissait pourtant un fond d'indulgence envers lui, tomba malade et faillit mourir à son tour. Son frère, qui buvait depuis longtemps, abandonna sa femme pour épouser une Martiniquaise. Un engin agricole d'un prix extravagant tomba en panne. On eut le feu dans une grange. La vieille Mme Rougier fut atteinte d'un zona. Mais surtout, le bénéfice d'une subvention fut retiré au clan qui la percevait indûment depuis des lustres , signe à quoi l'on comprit cette fois que le Diable exigeait un sacrifice.
Gaston, soudain prévenu contre Marceau, vint rôder moins souvent dans sa cour . Quand le peintre fit installer une véranda sur la façade qui regardait la montagne, Rougier, traînant aux abords du jardin, se demanda bien haut s'il possédait " les autorisations ". Ensuite, il chercha sur le cadastre des raisons de lui faire détruire un mur construit trente ans plus tôt par la nièce du curé , car si tout allait mal c'était à cause de lui . Et pendant qu'il lui parlait ainsi, le pauvre Gaston semblait avoir élu domicile au plafond.
Quand le peintre consentait à l'emmener au marché en voiture , pour ne point déplaire à Rougier, Gaston le retrouva désormais dans un virage éloigné du hameau. " Les gens n'ont pas besoin de savoir où je vais, ni avec qui " répétait-il.
Au chef-lieu, il achetait des serviettes, des outils, des lampes pour sa couveuse électrique . Et puis il apportait des oeufs à un cousin de sa défunte mère, un gros homme nommé Paul qui se froissait le museau quand on lui parlait de son neveu et disait " Gaston ? c'est du gibier d'hôpital ". Sa femme l'approuvait, en ajoutant: " Il faut voir comme il se conduit mal avec les estivantes. Il se caresse la braguette devant elles , il ne pense qu'à ça". Sur quoi, elle blâmait aussi la tenue des femmes qui l'aguichaient, critiquait le nouveau maire , traitait son mari de " gros fumier " , d'empoté, tout en se curant les oreilles avec un pique-olives.
En rentrant dans la voiture, Gaston disait d'eux " ils sont très gentils, hein? "
Le peintre le déposait dans le même virage à l'entrée du hameau d'où il revenait à pied chez lui, ivre de mots, pour s'étourdir de fatigue au jardin, et s'enivrer encore au spectacle de la télévision qu'il regardait après le dîner, vautré sur la toile cirée de la salle à manger, sous la lumière d'un tube fluorescent .
Quand, parfois, Marceau rentrait de la ville à deux heures du matin et, passant devant sa cuisine, le voyait endormi devant un documentaire, il entrait chez lui pour le mener à son lit, le cœur serré de l'entendre murmurer " très gentil, très gentil ", comme un somnambule.
Au fond, cette solitude lui renvoyait un écho lubugre de la sienne. Il se figurait la détresse où l'incompréhensible spectacle de la télévision devait plonger Gaston . En certaines occasions, sa vie d'artiste lui inspirait la même . Ces jours-là, peu importaient sa grande voiture, ses amis américains et ses relations avec les musées allemands : son ange gardien le regardait avec une pitié identique .
Mais sa compassion, elle-même, fut prise en mauvaise part. Un jour qu'il s'ouvrit au père Rougier de son inquiétude, parce que ce pauvre garçon venait d'acheter des draps à l'un de ces Roumains qui font signer des chèques aux imbéciles, le vieil homme lui répondit, avec un regard vicieux, que si Gaston voulait acheter des draps, c'était son affaire.
Il en profita pour lui annoncer la visite d'un géomètre, car il entendait réveiller la querelle qui l'avait opposé trente ans plus tôt à la nièce du curé, à propos de huit mètres carrés volés à la mairie.
Le lendemain, après le dépat du géomètre, Gaston lui-même débarqua dans la cour de Marceau, animé d'une rage soudaine, afin de lui répéter que la nièce du curé n'avait jamais eu le droit de construire un mur sur ce terrain communal ; et, tout en lui parlant, il recula comme un chien qui va mordre.
Quand il fut à bonne distance, il regarda le peintre avec dédain et ajouta que c'était bizarre, qu'il ne soit pas marié. D'ailleurs, on ne savait pas comment au juste il gagnait sa vie ni pourquoi il était " tout le temps fourré à l'école " . Oui, qu'il laisse les enfants tranquilles ou bien les gendarmes " sauraient s'occuper de lui ".
Le peintre s'avisa que Gaston s'apprêtait à les devancer et qu'il tenait un manche de pioche. (Je tiens ce récit d'un ami qui connaissait le peintre, lequel, plus tard, lui confia qu'il se vit gravement menacé, comme si Gaston était " mandaté par le voisinage entier pour lui faire la peau ")
Voyant qu'il écumait , il s'assit devant lui: " Ne t'ai-je pas toujours emmené au marché ? lui dit-il. Ne t'ai-je pas soigné, écouté, conseillé, recueilli chez moi quand tu étais seul ? Ne sais-tu pas que ce mur a été construit vingt ans avant mon arrivée ? "
Gaston savait tout cela, mais il semblait quand même résolu à lui donner un coup de bâton dans la figure . Pour s'épargner un doute avant de procéder, il leva les yeux au plafond en serrant le morceau de bois entre ses mains, mais le peintre se leva et lui cria d'une voix terrible : " Au moins, si tu veux me frapper, regarde moi !".
Gaston obéit, malgré lui . Dans les yeux clairs du peintre, il vit l'éclat d'une colère biblique . Une ferveur le saisit devant cet homme à qui il voulait faire du mal . C'était comme si une force épouvantable le poussait par les épaules, il se sentit comme un chien excité par des enfants, il essaya de se retourner pour les écarter mais il n'y avait personne. Alors, toutes les larmes qu'il avait retenues se mirent à couler en même temps. Lui qui ne pleurait jamais se vida d'un coup. Il pleura, tout ensemble, sur les années de classe où les autres gamins, habillés de couleurs vives, partaient pour la sixième, tandis que lui, géant hirsute parmi les nains du cours moyen, vêtu de gris et de marron, morveux , craintif, restait à la " petite école ", regardait le plafond de plus près chaque année. Il pleura sur sa mère, qui n'avait jamais eu lieu d'être fière de lui comme les autres. Et il versa des larmes encore plus amères à la pensée des femmes au corsage lourd qui l'émouvaient les jours de fête sur la place de l'Eglise, et à qui son regard était une offense.
Alors, il ramassa vivement son bâton et se dirigea d'un pas pressé vers la ferme.
Le peintre téléphona chez Rougier pour l'en prévenir.
Mais il était sorti. Marceau dit à sa fille que le fardeau dont on avait chargé les épaules de Gaston risquait de lui revenir inopinément mais elle n'y comprit rien.
A tout hasard, quand l'Idiot frappa chez elle, elle n'ouvrit pas.
S'il avait trouvé Rougier ce jour là, peut-être l'eût il tué mais le vieux ne rentra pas avant dix heures . Gaston attendit, se lassa, marcha dans les bois et par les chemins toute la journée, puis rentra se planter devant la télévision. Il ne parla à personne.
Le dimanche suivant, jour de fête au chef-lieu, le peintre l'emmena se mêler à la foule, pour lui changer les idées, mais elles étaient arrêtées depuis troplongtemps.
Vers cinq heures, une touriste hollandaise se plaignit aux gendarmes d' avoir subi une agression de sa part.
Une Anglaise raconta la même chose.
On interrogea Gaston qui regarda le plafond de la gendarmerie avec une attention de plus en plus opiniâtre tandis que les villageois, sous les fenêtres, affirmaient que " ça devait finir comme ça ".
Son oncle Paul ne s'opposa pas à son internement. Le seul bien de ce garçon, la petite maison qu'il tenait de sa mère, lui échut légalement. Après quoi, il s'entendit avec Rougier pour se présenter aux élections municipales où sa liste, appelée " forces de progrès " , fut élue sans difficulté, grâce à l'appui d'une conjuration de crétins menée par l'épicier Morsand.
Dès l'année suivante, le peintre fut accablé d'embarras administratifs. On l'obligea à détruire le mur construit trente ans plus tôt par la nièce du curé. Trois arbres furent coupés sous ses fenêtres. La mairie fit goudronner un parking derrière sa maison. A la fin comblé d'honneurs par la critique internationale et encensé partout, sauf dans son propre village , il vendit sa maison à un Anglais et n'y revint plus jamais.
Il alla voir Gaston dans l'une de ces institutions où ceux dont la naissance est issue d'un malentendu errent, inlassablement, en attendant que la mort le dissipe.
Pendant sa dernière visite, où l'histoire veut que Marceau ne parvint jamais à retenir son attention, et que dépité, persuadé que ce malheureux avait perdu la tête , il se résolut enfin, le cœur gros, à l'abandonner derrière une grille, il surprit, en se retournant, un regard de bonté ironique et affirma que le Christ en personne l'avait regardé.
Gaston mourut quinze jours plus tard d'une faiblesse cardiaque.
Depuis, j'ai entendu plusieurs fois le peintre déclarer que sa carrière avait bénéficié " d'influences mystérieuses, émanant de personnages extraordinaires, parfois très humbles mais lumineux ", et je revois le cimetière de Saint-Fons où je suis entré l'an passé: Gaston et sa mère y reposent sous un marbre qui écrase les autres d'un luxe inexplicable.

 
 

 

Quoi de neuf ?


01/01/05 - Traductions de Lion ardent en Grec, Serbo-croate. Traduction d'Une heure avant l'éternité en russe.

04/01/05 - Parution prévue de Lion ardent en Livre de Poche LGF Janvier 2006
 

 

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